Article paru dans Le Soir de Bruxelles
(25 août 2015)

Colette Braeckman est "la" journaliste belge, du quotidien Le Soir, spécialiste du Congo (RDC) et spécialement de toute la Région des Grands Lacs. Dans l'article repris ici, elle réagit à une nouvelle situation catastrophique dénoncée par une coalition de la Société civile des Grands Lacs...

L'or maudit de Shabunda

 par Colette BRAECKMAN

Si le rythme d’exploitation actuel se poursuit, où 660 kilos d’or sont produits chaque mois, soit huit tonnes par an, d’ici moins de quatre ans, toutes les réserves de la rivière Ulindi, qui traverse le territoire de Shabunda auront été épuisées…

Un rapport produit par la société civile de la région des Grands Lacs (1) décrit par le menu une nouvelle malédiction,  celle des richesses, qui vient de s’abattre sur le territoire de Shabunda, l’un des plus isolés du Congo, des plus éprouvés aussi. C’est là en effet que les deux guerres du Congo ont recruté des combattants et laissé des centaines de milliers, sinon des millions, de victimes, c’est là qu’un nombre incalculable de femmes ont subi des violences sexuelles d’une brutalité inégalée, pratiquées par les rebelles hutus puis par tous les groupes armés congolais.  La paix relative dont se vantent les autorités du Sud Kivu se traduit de facto par un équilibre entre le groupe armé des Raia Mutomboki, originaires de la région, et les forces armées congolaises. Equilibre assuré aussi par le partage des énormes richesses que produit ce territoire peu accessible.  Depuis un an et demi environ, il apparaît qu’à la violence armée des deux décennies précédentes a succédé l’exploitation intensive et rapide des ressources aurifères de deux des trois cours d’eau qui traversent le territoire, la rivière Ulingi et Lulingu. On sav  ait déjà que Shabunda était riche en cassitérite, wolframite, coltan, que le territoire possédait du diamant et de la  tourmaline. Il apparaît aujourd’hui que dans le lit des rivières se trouvent d’importantes réserves d’or. Fini le tamisage manuel d’autrefois ! Aujourd’hui, l’exploitation des sédiments des lits des rivières se fait à l’aide de deux types de dragues : les « dragues suceuses », sorte de radeaux portant un équipement permettant de sucer les sédiments alluviaux par un simple tuyau qu’un plongeur enfonce dans le gravier, à trente mètres de profondeur. Aspirés par la pompe, les sédiments remontés à la surface sont déversés sur une  sorte de tapis, un « sluice »et  les particules fines qui s’y trouvent sont amalgamées par l’équipe de lavage à l’aide de mercure. Après la combustion de l’amalgame, l’or pur peut être récupéré.  Chaque drague utilise 1 à 2 kilos de mercure par mois pour réaliser l’opération.

D’après les chiffres communiqués par la Fédération des exploitants artisanaux, 175 dragues suceuses  fabriquées localement (avec du matériel chinois) opèrent sur le territoire de Shabunda, dont 171 sur la seule rivière Ulindi et chaque jour les équipes récupèrent entre 20 et 40 kilos d’or.  D’après les calculs de la société civile, qualifiés de « conservateurs », les 175 dragues artisanales produisent 550 kilos d’or par mois, une production acheminée par petit porteur vers les comptoirs de Bukavu.  Depuis un an, des engins plus performants encore sont entrés en action : quatre  dragues dotées de « chaînes à godets » ont été amenées par la société chinoise Kunhou Mining Group. La chaîne à godets pouvant atteindre une profondeur de dragage de 15 mètres, les quatre dragues recueillent à elles seules 110 kilos d’or par mois.

Ce qui signifie que, grâce aux dragues, le seul territoire de Shabunda produit près de 8 tonnes d’or  par an et cela alors que toute la production aurifère du secteur artisanal était jusqu’à présent estimée à 10 tonnes par an.

L’exploitation par drague n’étant pas réglementée par la législation minière, aucun titre minier n’a été attribué à la société chinoise et jusqu’à présent aucun site minier n’a été validé dans le territoire de Shabunda.

Ces exploitations en dehors du cadre légal ne sont cependant pas perdues pour tout le monde : les propriétaires de dragues paient une multitude de taxes , impôts et autres prélèvements dont beaucoup n’ont  pas de base légale.  Ainsi par exemple, le « service d‘assistance et d’encadrement du small scale mining » (Saesscam) dont la création avait été saluée en Europe comme une tentative de remise en ordre du  secteur minier perçoit 10% des recettes des dragues suceuses, soit 1,14 millions de dollars par mois, alors que ses agents se contentent d’assister à l’accostage des radeaux…Le groupe armé des Raia Mutomboki profite également de la manne : les 50 dragues opérant dans le territoire qu’il contrôle doivent payer des droits d’entrée, les passants doivent présenter un « livret d’impôts », des prélèvements sont effectués sur la production aurifère…Quant aux forces armées gouvernementales, elles perçoivent elles  aussi des contributions tandis que des officiers sont propriétaires de dragues ou détiennent des maisons d’achat d’or.

Tout cela pourrait apparaître comme un « système de redistribution à la congolaise »  dans lequel tous les puissants du territoire trouveraient leur compte si au moins l’avenir des populations n’était pas hypothéqué. Tel n’est cependant pas le cas : le dragage de 6 millions de mètres cubes par an détruit les couches sédimentaires de la rivière mais surtout, plus d’une tonne de mercure est déversée chaque mois dans la seule rivière Ulindi. Ni les exploitants miniers ni les populations riveraines ne mesurent les effets à long terme de ces vapeurs de mercure qui peuvent contaminer l’eau et le sol.

A Shabunda, une paix mal gérée qui rend possible le pillage et l’exploitation irréfléchie des ressources peut, à terme, s’avérer plus meurtrière encore que les guerres à répétition !

(1)Coalition de la société civile de la région des Grands lacs contre l’exploitation illégale des ressources naturelles